04/09/2012

Documentation

Composante Sol-Air

Dans le cadre de la mission de défense aérienne confiée par l’OTAN à ses forces armées, la Belgique décide d’acquérir en 1957 des missiles sol-air américains de type Nike.

Hercules-Ajax
 
Nike Hercules

Constitutions et déploiements

Dès novembre 1957, le personnel appelé à mettre en œuvre le nouveau système d’armes est envoyé à Fort Bliss, Texas, afin d’y suivre sa formation. Le détachement belge y demeurera jusqu’en juillet 1959.

La construction des sites définitifs situés en République fédérale d’Allemagne ayant pris du retard, la décision est prise d’installer les nouvelles escadrilles missiles à Elsenborn. Le 3ème Wing d’Engins téléguidés sol-air (3 WETSA) est officiellement créé le 6 octobre 1959. Il se compose de quatre escadrilles (les 50ème, 51ème, 52ème et 53ème escadrilles Missiles) et d’une escadrille de support direct (Direct Support Unit ou DSU). Ses moyens sont répartis entre Elsenborn et Malmedy. Deux mois plus tard, le 3 WETSA est déclaré opérationnel et devient le 1er bataillon de missiles sol-air non américain déployé sur le continent européen.

En 1960, le 3 WETSA prend la désignation de 13 WETSA. La DSU est elle renommée Groupe de Maintenance d’Engins téléguidés et rejoint en 1961 Bierset. L’état-major du Wing ainsi que les 50ème et 52ème escadrilles prennent temporairement leurs quartiers sur la base liégeoise dans l’attente de leur déploiement définitif à Düren, qui interviendra en 1962.

Mille neuf cent soixante-deux voit également la création de l’Unité de Support d’Engins téléguidés sol-air (USETSA). Cette unité regroupe les personnels du Groupe de Maintenance du 13 WETSA et de la DSU du 9 WETSA nouvellement constitué à Bierset. L’USETSA fait rapidement mouvement vers Düren, à l’exception d’un détachement qui reste à Bierset pour assurer le soutien logistique du 9 WETSA en attendant son départ en RFA, en 1964.

La réorganisation des unités Nike en Allemagne s’accompagne d’une redésignation des divers échelons : le 1er septembre 1964, le Groupement d’Engins téléguidés sol-air (GRETSA), qui chapeaute les deux Wings et l’USETSA, prend le nom de Groupement Missiles. Les 9ème et 13ème WETSA deviennent respectivement les 9ème et 13ème Wings Missiles (W Msl). L’USETSA, quant à elle, est redésignée Unité de Support Missiles puis, deux années plus tard, Wing Support Missiles (W S Msl).

Fin 1964, la Force Aérienne belge aligne donc deux Wings Missiles et huit escadrilles:

  • la 50 Esc Msl (13 W Msl), basée à Düren;
  • la 51 Esc Msl (13 W Msl), stationnée à Blankenheim;
  • la 52 Esc Msl (13 W Msl), basée à Euskirchen;
  • la 53 Esc Msl (9 W Msl), installée à Kaster;
  • la 54 Esc Msl (escadrille Ecole, 13 W Msl), stationnée à Soller dans l’attente de son déploiement à Xanten (1971);
  • la 55 Esc Msl (9 W Msl), basée à Elsenborn avant son transfert à Kapellen-Erft (1967);
  • la 56 Esc Msl (9 W Msl), en transit à Elsenborn avant son redéploiement à Grefrath.

Une huitième escadrille rejoindra les autres en 1975. Il s’agit de la 57ème escadrille qui prendra possession des installations de Erle cédées par la Koninklijke Luchtmacht qui vient d’y dissoudre une de ses unités Nike.

Le dispositif belge connaîtra encore quelques modifications. On notera qu’en 1969 la 54ème escadrille est versée au 9 W Msl et que la 52ème obtient, brièvement, le statut d’escadrille école en 1984.

Restructuration et dissolutions

L’évolution des techniques et des doctrines militaires, sans parler des coupes budgétaires, vont en quelques années sonner le glas des unités Nike belges.

En 1985, le Wing de Support Missiles est rebaptisé Groupe Support Missiles (Gp S Msl). Si sa structure reste inchangée, sa mission inclut maintenant l’évacuation des matériels des escadrilles qui sont sur le point d’être dissoutes. Deux premières unités, les 53 et 57 Esc sont démantelées en septembre 1983, suivies par les 52 et 55 Esc le 30 juin 1985. Le répit sera de courte durée pour les escadrilles restantes. Les 51 et 54 Esc sont dissoutes le 1er novembre1989, la 50 Esc et la 56 Esc, le 30 juin 1990.

Le Groupe de Support Missiles restera opérationnel jusqu’au 1er janvier 1991.

Le système d’armes

Chaque escadrille Nike est divisée en deux zones opérationnelles:

  • La zone de contrôle de tir (Battery Control Area ou BCA) dont les principaux composants sont:
    • Le ou les radars de détection et d’acquisition (Low Power Acquisition Radar ou LOPAR et High Power Acquisition Radar ou HIPAR);
    • un système IFF
    • le ou les radars de poursuite (Target Tracking Radar (TTR) et Target Ranging Radar (TRR)) assurant la transmission des coordonnées de l’objectif au calculateur de tir;
    • le radar de poursuite du missile (Missile Tracking Radar ou MTR) qui fournit au calculateur de tir les coordonnées de l’engin.

Les équipements au sol sont répartis dans trois remorques:

  • le Battery Control Van comprend notamment le calculateur de tir, les écrans de visualisation du radar d’acquisition et un système de transmission automatique des renseignements tactiques entre l’unité de tir et le Centre d’opération du Wing. Ce van est occupé par l’officier de tir et quatre opérateurs.
  • le Radar Control Van regroupe les consoles des divers radars de poursuite. Il accueille cinq opérateurs.

Le Maintenance and Supply Van dispose du matériel et des pièces permettant de procéder à la maintenance des missiles.

Les différents radars et remorques sont reliés par un bâtiment appelé Interconnecting Building. Sur la zone se trouvent également des générateurs d’électricité, des locaux pour le personnel et le poste de commandement de l’escadrille.

  • La zone de lancement (Launching Control Area) qui comprend:
    • une section d’assemblage où s’effectuent l’assemblage et le contrôle des missiles. Cette section comprend une zone de travail, un hangar d’assemblage des sections et un hangar protégé pour le montage des éléments explosifs. C’est dans cette section qu’a lieu également la maintenance deuxième échelon des missiles.
    • des sections de tir équipées chacune de trois rampes de lancement. Les missiles sont amenés vers la rampe de lancement par un système de rails.
    • une remorque de lancement (Launching Control Trailer) équipée d’une console de contrôle de lancement - qui autorise le lancement du missile en cas de rupture de transmission -, d’un central téléphonique et d’un simulateur de vol. Cette remorque abrite trois opérateurs.
    • le Groupe de Contrôle de la Section (Section Control Group), installé dans un abri, contrôle l’état de préparation des rampes et peut, si nécessaire, procéder au tir des missiles.
    • le Launcher Control Indicator contrôle un certain nombre de missiles et actionne les rampes de lancement

Les missiles Nike

En trente ans, la Force Aérienne aura déployé deux types de missiles Nike.

La première version est le Nike Ajax. Il s’agit d’un missile subsonique à deux étages : un étage occupé par un moteur auxiliaire (booster), à carburant solide, et un second étage constitué par le missile proprement dit. La séparation du booster entraîne la mise à feu du moteur du missile, lequel est guidé par le radar de poursuite. Le missile est équipé à l’avant de quatre ailerons mobiles et, à l’arrière, de quatre autres ailerons de plus grandes dimensions et dotés de surfaces de contrôle de roulis. L’Ajax emporte trois charges explosives (à l’avant, au centre et à l’arrière)

Ce missile, développé à la fin des années 40 et dépassé par l’évolution des avions en termes de vitesse et de maniabilité, fera place au Nike Hercules.

Nike Ajax et Hercules Nike Hercules en 1979

Le Hercules est également un missile à deux étages. Son booster, beaucoup plus puissant (173.000 livres), lui permet d’être très rapidement supersonique. Après 3,4 secondes, le booster se sépare du missile, ce qui enclenche la mise à feu du second étage. Celui-ci fonctionne encore 29 secondes permettant au missile d’atteindre une vitesse dépassant Mach 3 ou une altitude de 100.000 pieds. Le missile proprement dit contient un système de guidage, une charge destructive, le système hydraulique et le propulseur. Comme l’Ajax, il est doté de quatre petits ailerons à l’avant et de quatre ailerons plus importants le long du corps.

La charge destructive du missile est une charge à fragmentation conventionnelle. Le Nike pouvait néanmoins être équipé d’une charge nucléaire.

Le Nike Hercules connaîtra une évolution majeure améliorant sa résistance aux contre-mesures électroniques et augmentant sa capacité de détection. Les missiles ainsi modifiés seront désignés Nike Hercules Improved (NHI).


Texte : Vincent Pécriaux
Photos : Daniel De Wispelaere et Vincent Pécriaux
Note: Reproduction interdite sans l'accord préalable écrit de leurs auteurs respectifs

15:45 Écrit par Guibert dans Souvenirs | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

16/05/2010

Service militaire (suite)

 

Le 25 octobre à 8h55 (13h55 heure belge), nous décollons pour atterrir à El Paso (Texas) à 14h10 (21h10 belge).

     Ce sont souvent les émotions les plus fortes qui restent gravées dans la mémoire et qui franchissent ainsi les années sans trop se défraîchir. Une de ces émotions fut l'atterrissage à El Paso.

     Le pilote fit une dernière approche en glissades successives sur les ailes.

     Cela consiste à placer l'avion perpendiculairement à l'axe de la piste, à prendre une inclinaison maximale dans l'axe du roulis et à glisser ainsi sur l'aile pointée vers le sol, en direction de la piste, pendant que l'autre aile était donc pointée vers le ciel.

     Ensuite, le pilote effectuait un virage serré de 180° pour recommencer la même glissade sur l'autre aile. Il répéta ainsi la manoeuvre plusieurs fois avant de remettre enfin le nez vers la piste et de se poser.

     Comme j'étais assis à côté de l'aile gauche, je me trouvais tour à tour avec le flanc gauche porté au ciel avec la pesanteur à compenser pour ne pas tomber à droite, puis après le vertige du virage serré et du basculement, je me retrouvais le flanc droit au ciel et le gauche attiré vers le sol avec l'aile gauche presque à la verticale sous moi, pointée vers le sol, accentuant encore mon vertige.

     Il fallait ajouter à cela la vibration des structures de l'appareil lorsqu'il était en glissade sur l'aile.

     Je ne cache pas que je fus soulagé de revoir la piste définitivement devant et quand nous nous sommes posés comme une fleur.

     On nous a expliqué, après coup, que cette technique d'atterrissage était utilisée lorsque la température extérieure était élevée et que des vents ascendants importants s'élevaient du sol sur la trajectoire de l'approche finale. C'était le cas à El Paso à cette heure chaude de la journée et compte tenu également du sable surchauffé du désert que nous survolions.

     J'ai mieux compris l'année suivante ces explications lorsque j'ai fait l'écolage de pilote civil de planeur à Saint-Hubert en mai 1964.

      L'évocation de ces sensations doivent faire doucement rire les jeunes d'aujourd'hui qui peuvent en connaître de plus fortes encore sur les attractions des foires et à Walibi. Mais pour quelqu'un qui n'avait jamais mis les pieds dans un avion et à une époque où les attractions des foires n'offraient que de bien modestes sensations, c'était "décoiffant".

      

                    VOIR : LES AILES BELGES

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A suivre...

12:23 Écrit par Guibert dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

22/01/2007

SERVICE MILITAIRE

Où l'on verra comment un exercice de tir l'a conduit jusqu'aux Etats-Unis sous son uniforme de simple soldat.

Les trois jours au  "Petit château".

Petit château  

Photo de groupe prise à notre arrivée à la caserne.

 

 

Guibert est placé 5ème à partir de la gauche du rang debout. Au bout, à l’extrême droite et en uniforme, le caporal qui s’occupait de notre groupe pendant le séjour.  

 

 

 

Pour ceux qui n’ont pas connu l’époque du service militaire obligatoire, « les 3 jours » étaient consacrés à une instruction militaire accélérée, à des examens médicaux, à des questionnaires. Dans un de ces questionnaires, on pouvait exprimer son choix quant à l’arme dans laquelle on souhaitait effectuer son service militaire (force aérienne,force navale, …). On devait également signaler si l’on souhaitait obtenir un grade (sous-officier, officier). Ce séjour se passait dans une caserne (centre de sélection) appelée « Petit château » qui est devenue par la suite un lieu de séjour pour des immigrés réclamant le droit d’asile en Belgique. 

 

Ce passage au centre de sélection se passait quelques mois avant l’entrée au service militaire. 

 

Au verso de la photo, les signatures de quelques participants à ce groupe.

Signatures

 

 

 

 J'avais 22 ans. L'âge normal pour le service était de 20 ans, si je me souviens bien, mais on obtenait des sursis pour les études.

C'est avec très peu d'enthousiasme que je me préparais à ce service militaire. Il faut se remémorer le contexte de l'époque. Les grandes grèves de décembre 1960 auxquelles j'avais un peu pris part comme étudiant étaient encore très présentes dans les esprits et dans le mien en particulier. Mai 1968 et sa jeunesse en révolte n'était plus très loin. 1960 avait connu également la naissance du rock'n roll (rock around the clock par Bill Haley)

L'ère de la jeunesse soumise, maintenue dans les normes par l'éducation parentale et scolaire qui s'apparentait davantage à un dressage, allait toucher à sa fin.

En remplissant les formulaires, j'ai opté pour un refus de tout grade militaire. J'ai également opté pour la force aérienne dont la réputation était d'être plus ouverte, moins "doigt-sur-la-couture-du-pantalon" que la force terrestre.

Plaque d'identification

     Nous avons reçu cette plaque d'identification à porter en permanence sous les vêtements, pendue à une chaînette passée autour du cou. Le scapulaire du militaire, en quelque sorte. Elle comporte pour seuls éléments d'identification : le numéro de matricule, le patronyme et les initiales des trois premiers prénoms, la date de naissance et l'indication "Armée belge".

     En cas de découverte de notre cadavre, la moitié de la plaque devait être prélevée (cassée suivant la pré-découpe) pour le service ad hoc.  

 

Les deux mois d'instruction.

 Le 1er décembre 1962, je devais, conformément à l'ordre de marche qui m'avait été envoyé, me rendre à Saffraenberg, près de Saint-Trond, pour y recevoir l'instruction militaire. Cette caserne formait les sous-officiers de la force aérienne. Cette formation était évidemment militaire mais consistait surtout à enseigner aux élèves les techniques des armements sophistiqués de la force aérienne.

Comme miliciens, nous ne recevions là, pendant une durée de deux mois, que l'instruction militaire de base avant notre incorporation dans une unité opérationnelle.

A l'issue de ces deux mois, nous devions être capables de reconnaître tous les signes distinctifs des différents grades de toutes les forces armées; de marcher au pas en comprenant et exécutant correctement les ordres aboyés au cours des diverses évolutions de parade en peloton; de tirer avec notre fusil "Fal", de le manipuler, démonter, remonter et entretenir; et surtout de fermer sa g... et de ne pas se faire remarquer pour éviter une ration personnalisée d'aboiements dans l'art desquels les instructeurs étaient passés maîtres. Ces séances avaient sans doute pour objectif de nous humilier aux yeux des autres pour qu'ils se tiennent eux-mêmes à carreau.

A propos de la connaissance des signes distinctifs des grades, nous croisions beaucoup de caporaux ou de sous-officiers sur la plaine. Il s'agissait, pour la plupart, de nouveaux gradés de l'école, et cela flattait leur petit orgueil de chef en herbe de se faire saluer par la bleusaille. On n'avait pas intérêt à l'oublier car un non-salut dans ce contexte d'école et d'instruction militaire, c'était le rapport du commandant et la sanction automatique. On avait aussi intérêt à distinguer un officier d'un sous-officier car les marques de respect n'étaient pas les mêmes dans la façon de se présenter. Le "porter arme" pour les sous-officiers, le "présenter arme" pour l'officier. Le "à votre service" sergent et le "à vos ordres" mon lieutenant. Quand un officier entrait dans notre local, le premier à le voir devait hurler "à l'ordre" et tout le monde devait s'immobiliser immédiatement sur place, comme des statues de sel.   

Tant qu'on acceptait docilement ces traitements, on s'en tirait sans autres dommages.  La moindre rebuffade était sanctionnée du classique "vous me ferez quatre jours". Il en résultait une convocation chez le commandant d'unité pour s'entendre sermonner une fois de plus et confirmer ou aggraver la sentence. Les jours d'arrêts, cela signifiait qu'après le service, il fallait se rendre à l'appel des punis pour se voir distribuer des corvées supplémentaires, souvent les moins agréables. Du même coup, toute permission de sortie de la caserne était supprimée. Plus amusants encore, les jours de salle de police. Même topo pendant la journée, mais en plus, le soir, on devait aller se coucher au corps de garde sur un plancher tenant lieu de matelas. Le sublime, c'était le cachot. Isolés en cellule, sans lacets, sans cravate, nourris à la gamelle. En prime, les jours de cachot devaient être ajoutés, en double, à la fin du service militaire.

Il faut quand même signaler que la punition au cachot était réservée à des fautes graves, militairement parlant, comme la désertion, les refus d'ordre, les récidives délibérées, les bagarres, les méconduites notoires à l'extérieur, ... La plupart des sanctions consistaient en des jours d'arrêt simples. Cela fournissait à l'unité de la main d'oeuvre supplémentaire pour les corvées en dehors des heures normales de prestation. Il fallait faire preuve d'un minimum de souplesse, oserais-je dire de psychologie ? pour ne pas se mettre inutilement à dos l'un ou l'autre supérieur et devenir ainsi sa bête noire dans l'oeil de laquelle vous aviez alors une place privilégiée.

J'ai su la fermer pendant douze mois pour m'éviter ces joyeusetés supplémentaires. Il faut savoir se baisser quand les plafonds sont bas a dit quelqu'un dont le nom m'échappe.

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  C'est la photo de notre peloton. Nous avions le fusil Fal comme armement et le casque anglais comme protection. Il nous tombait sur les yeux, sur la nuque ou sur les oreilles au moindre mouvement. Heureusement nous n'avons dû le porter que très rarement.

Nous revenions peut-être d'un exercice où le ramping tenait une place de choix. Quand l'ordre de se plaquer au sol retentissait, ceux d'entre nous qui se trouvaient à ce moment dans une flaque d'eau boueuse faisaient un pas de côté vers le sec avant de se laisser tomber. Ceci n'échappait jamais à l'instructeur qui avait une vue d'ensemble sur le groupe. C'était alors sa fête! Il se voyait infliger un copieux bain de boue dont il ressortait méconnaissable. Au combat nous disait le sous-off., il vaut mieux prendre un bain de boue qu'un bain de sang.

Avant de remonter au dortoir, nous ôtions notre veste et notre pantalon "smoke" que nous lavions alors à grande eau et à la brosse de rue sur le trottoir dallé dont on aperçoit un coin sur la photo. La tenue de travail qui se trouvait en dessous était parfaitement sèche.

Tout bien considéré, avec le recul, c'était un exercice plutôt sain et bénéfique pour notre maintien en bonne forme physique et pour le développement de nos corps de jeunes adultes. Sur le moment on râlait bien un peu mais cela se terminait toujours par une franche partie de rigolade quand nous nous retrouvions entre nous.

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Noël 1962. Nous étions consignés à la caserne après avoir reçu je ne sais plus quel vaccin pour lequel nous recevions une exemption de service de 48h. Le vaccin était, bien entendu, administré le vendredi en fin de journée, ce qui fait que l'exemption de service se transformait en réalité en repos forcé, consignés à la caserne.

Nous avions bricolé un sapin et une bonne partie du temps était consacrée à entretenir nos tenues et spécialement les accessoires de cuivre qui devaient briller comme sous neufs pour passer sans encombre les inspections fréquentes et tâtillonnes.

Je me souviens bien des copains qui se trouvent sur les photos, mais plus moyen de retrouver leur nom. Plus de quarante années se sont écoulées depuis et les recoins de la mémoire subissent le même processus que les images trop longtemps exposées à la lumière du jour. C'est un peu une bouteille à la mer, vu le nombre de blogs publiés sur le web, mais si l'un d'entre eux venait à se reconnaître, je serais heureux s'il prenait contact avec moi.

Comme autre distraction durant ce repos forcé, nous allions prendre un verre à la cantine. Je me rappelle surtout le tube des juke-box de l'époque : "Et la main dans la main, et les yeux dans les yeux..." de Françoise Hardy. Nostalgie, nostalgie...gorge serrée.

Un autre tube que nous entendions à la radio sur Europe n°1, si ma mémoire est bonne, il s'agit de "Telstar".  C'était en quelque sorte le jingle de la station et on pouvait l'entendre des dizaines de fois par jour. Est-il besoin de rappeler que Telstar était le premier satellite de télé-communications lancé dans l'espace.

Heureusement, certains d'entre nous possédaient des "transistors", postes de radio portatifs qui nous permettaient d'agrémenter ces longues heures passées dans le dortoir.

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Il ne faudrait pas croire non plus que la vie y était morose. Nous étions mentalement armés pour nous amuser de tout et même de ce qui nous était pénible. Les moments de cafard des uns étaient rejetés à l'arrière-plan par la joie des autres. Nos esprits facétieux, farceurs, voire parfois moqueurs, ne rataient pas une occasion de s'exprimer. Un appareil photos dans de telles mains et voilà ce qu'il en sortait, ici, Baurin à la pose. 

Je me rappelle le premier soir au moment de se coucher (couvre-feu à 22h). Le sous-off. de service nous avait prévenu que le matin nous serions éveillés dès 6h  par un coup de sifflet depuis le hall d'entrée du bloc (nous logions au premier) et que nous devions être en tenue (celle-ci était définie le soir) endéans les deux minutes. Il faut savoir qu'à l'entrée d'un sous-officier dans la chambrée, le premier qui l'apercevait devait crier (hurler même) : "à vos lits !". Dès cet instant, il fallait cesser toute activité et se placer très rapidement debout devant son lit. Le lendemain de ce premier soir, nous devions donc nous trouver en tenue complète au pied de notre lit deux minutes après le coup de sifflet. Rien ne m'angoissait plus, et c'est encore le cas actuellement, que d'être soumis à des échéances aussi contraignantes. Je suis plutôt porté à faire les choses à mon aise. "D'ja bin l'timp" comme on dit en wallon. Je dois avouer que cette pression qu'on nous mettait provoquait en moi une franche panique. Afin de gagner quelques secondes j'avais même gardé mes chaussettes pour dormir. N'oublions pas non plus que le port de l'uniforme était nouveau pour nous et que s'en revêtir avait des particularités par rapport aux vêtements civils (bérêt à poser réglementairement, pantalons à ajuster sur les guettrons de manière à les faire bouffer comme ceux de Tintin, chemises à col amovible,...). Le matin, le sous-officier, grimpa chez nous aussitôt après avoir sifflé (moins de deux minutes à mon estime). Vous auriez dû voir le tableau quand il fit irruption dans la chambrée! Chacun courait prendre sa place dans une bousculade invraisemblable. Il se trouva des gars devant leur pieu à tous les stades de l'habillement. Certains étaient emberlificotés dans les pantalons qu'ils n'avaient pas encore eu le temps de remonter et de fixer (bretelles et non ceintures). Ce cochon de sous-off. devait se payer une vraie scène comique sur le dos des bleus que nous étions. Mais il parvenait à garder son sérieux et à nous engueuler autant que faire se peut. Il nous laissa une rawette de temps pour être en tenue tout en continuant à nous "encourager" à pleine gueule, faisant des allées et venues depuis la porte d'entrée jusqu'au fond de la chambre en s'en prenant à chacun pour le retard pris à s'habiller ou sur des détails. Son principe était, semble-t-il, d'enquiquiner tout son monde.

Après cela, on devait descendre se mettre en file par quatre sur le chemin asphalté  devant l'entrée du bloc. Tous les pelotons logés dans les différents blocs répartis le long de ce chemin qui faisait un large ovale sur la plaine, faisaient de même. On attendait ainsi que tous les pelotons soient en place. Nous étions en décembre et le froid était parfois assez vif. Le minimum a été de -18°C. La caserne était située sur un plateau où les vents soufflaient parfois très forts. Nous avions différentes tenues : la tenue de travail en toile kaki légère, celle en gros drap bleu (celui qui gratte), comme variante le smoke passé par dessus le tout (en matière imperméable à l'eau et au vent, en couleurs de camouflage). En période de froid venteux, nous croisions les pouces pour que le smoke soit la tenue de rigueur. Car comme bien vous le pensez, on ne s'habillait pas à la carte. La même tenue était imposée à tous les pelotons.

Je me souviens de certains jours où la tenue n'était pas perméable au vent et que celui-ci était fort et froid. Il fallait attendre des minutes interminables avant que le peloton, rangé devant le bloc ne se mette en mouvement pour parcourir toute la distance (deux à trois cents mètres) qui nous séparait du mess troupes.  Nous étions le dernier peloton de la file. Tous les pelotons stationnaient les uns derrière les autres devant l'entrée du mess. Quand enfin tout était prêt pour nous recevoir, on entrait par quatre à la fois en commençant par les têtes de file du peloton le plus avancé. Nous étions dans les derniers pour entrer. On avait donc tout le temps d'être percé par un froid mordant. J'en souffrais à tel point qu'à ma première permission, j'ai demandé à ma mère de m'acheter des caleçons longs. C'est aux jambes en effet que j'étais le plus sensible au froid.

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Le photographe s'amusait et nous prenions volontiers la pose. On jouait parfois les durs comme ici pour la frime, avec une mitraillette Thomson qui se trouvait dans la chambrée pour en étudier le maniement. Les cours théoriques se donnaient en effet dans la chambrée où nous nous tenions assis sur le carrelage pour suivre les cours. La photo montre aussi ce qu'est la veste smoke. On pouvait fumer librement en dehors du service. Nous n'avons effectué qu'une seule séance de tir avec la Thomson, et encore, uniquement en coup par coup et pas en rafale. Je pense me souvenir que c'était au stand de tir de Jupille. On s'y rendait en camions bâchés, assis sur des banquettes fixées le long des flancs et à même le plancher pour occuper tout l'espace. Une petite remorque était accrochée à l'arrière de l'un des camions pour transporter les munitions nécessaires.

La première fois que nous devions nous rendre au tir pour le fusil, en l'occurence un 6mm, il avait gelé et le chemin était couvert d'un épais verglas. Nous étions rangés près des camions mais le départ fut finalement annulé, par sécurité sans doute.

La fois suivante, tir au Fall, un fusil de guerre produit par la Fabrique nationale (FN). C'était une arme automatique, à savoir qu'après chaque tir la douille était automatiquement éjectée et que la munition suivante était engagée tout aussi automatiquement dans le canon, prête à être percutée. Il était donc possible de tirer rapidement plusieurs coups et même de tirer en rafale, ce que nous ne pouvions pas faire à notre niveau d'instruction. Un chargeur amovible était fixé en dessous de l'arme. Il était vide quand nous recevions le fusil et nous introduisions une lame chargeur par le dessus. Elle contenait cinq munitions. Par une pression au moyen du pouce, nous faisions pénétrer les munitions dans le magasin. Ce n'était pas évident avec les mains nues rougies par le gel. De plus, nous étions déjà en position de tir, couchés sur le ventre, au moment d'effectuer cette opération. Les cibles se trouvaient à 100 mètres. Nous tirions cinq coups suivant une procédure appelée drill de tir. Nous étions par quatre de front.

Quand notre peloton avait terminé son tir, nous allions prendre place au pied des cibles dans une fosse où nous étions à l'abri des balles, même debout. C'était quand même impressionnant d'entendre le sifflement des balles et leur impact sur les cibles et sur les parois bétonnées du stand. Notre mission à ce moment consistait, au moyen d'une flèche fixée au bout d'une perche, à indiquer au tireur le résultat de son tir suivant un code défini. Nous ne sommes allés que deux fois au tir au fusil.

Nous ne tirions pas avec l'arme que nous détenions dans la chambrée. Bonne chose car nettoyer une arme après le tir n'est pas une sinécure à ce qu'on m'a dit. L'armurerie se chargeait de cette besogne.

Nous devions régulièrement démonter, graisser, nettoyer, huiler, remonter notre arme personnelle qui était inspectée à chacune de ces opérations. L'intérieur du canon faisait tout spécialement l'objet de la vigilance de l'instructeur et malheur à celui qui aurait laissé se former une tache de rouille. Ce fusil servait aussi à la parade. Nous avons étudié les différentes manières de le porter à l'épaule en marchant, de le poser en place repos, de se mettre au "présenter arme" et au "porter arme", et autres figures, et cela avec ensemble. Cela demandait pas mal d'entraînement et d'engueulades avant d'obtenir un résultat convenable. Cela tenait somme toute de la gymnastique rythmique.

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Cette photo montre bien la forme bouffante des pantalons sur les guettrons. Cette forme était obtenue au moyen d'un élastique que l'on enfilait sur le guettron et autour duquel il fallait retourner les bords du pantalon vers l'intérieur. L'élastique ne pouvait pas y être fixé à demeure car il était également porté en configuration longue descendant sur les chaussures, comme tenue de sortie.

Elle nous montre aussi que certains aimaient s'adonner à la lecture. Ce copain, répondant au nom de Dumont, ne pouvait lire couché et comme les bancs étaient probablement occupés près des tables pour des tâches plus matérielles, il s'adaptait à la situation, ce que nous faisions d'ailleurs en toutes circonstances.

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S'allonger après l'effort, c'était quand même le pied.

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En attendant que la guerre se déclenche, le guerrier se concentre. Ces lits métalliques à deux couchettes superposées étaient assez confortables. Je n'y ai pas souffert de mal de dos. Le soir, on n'avait pas besoin de berceuse pour s'endormir.

La couche au-dessus de la mienne était occupée par un habitant de Lille. Il avait la double nationalité, à la fois belge et français. Il avait opté pour le service militaire en Belgique plutôt qu'en France pour échapper à la guerre d'Algérie. Il était le seul à pouvoir détenir des vêtements civils car il ne pouvait pas rentrer en France sous l'uniforme belge. Un soir où nous étions au lit, il s'était mis à vomir le trop-plein de ce qu'il avait bu à la cantine. Sa couverture pendait de sa couchette et je la maintenais écartée pour éviter que ça me coule dessus.

Un des copains avait trouvé amusant de faire de la barre parallèle entre deux lits. Après les avoir un peu rapprochés,  il s'était hissé en appui tendu sur les deux plus hautes barres et s'était mis à se balancer de plus en plus haut. Tellement haut que ses mains ont lâché prise et qu'il est retombé à plat ventre, la face au contact du carrelage. Comme il était sonné et blessé au visage, il a fallu demander les secours et il n'a pas été possible de cacher l'affaire à l'autorité. Je ne sais plus ce qu'on a dû inventé pour que l'accident ne soit pas imputé à un comportement incompatible avec la discipline militaire. Il a passé quelque temps à l' HM (hôpital militaire). Nous avons appris par la suite qu'il s'était bien rétabli et qu'il recommencerait son instruction militaire avec la levée suivante.

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A chacun ses armes. N'empêche, si un scrongneugneu de sous off. l'avait surpris en train de jouer avec ce matériel, il se serait fait féliciter en langage grande gueule. 

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Sur cette photo, on voit bien comment nos literies étaient disposées "au carré". Chaque matin il devait en être ainsi et les carrés devaient se trouver dans un alignement parfait, ce que les instructeurs vérifiaient en se plaçant à une extrémité du dortoir. 

Cette photo me rappelle également le sentiment de fraternité qui existait entre nous. Je pense que le fait d'être soumis à une discipline stricte, voire tâtillonne (nous étions à l'instruction), à des brimades, donnait cette cohésion au groupe. Face à l'autorité, nos petits différents éventuels s'effaçaient et nous constituions un bloc solidaire.

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Nous sommes arrivés au bout de notre instruction. Trois instructeurs différents s'étaient relayés pour faire de nous des combattants en puissance (à voir !!!). Ils s'étaient adoucis à mesure que le temps passait et que notre comportement global les satisfaisait.

Le dernier jour, nous avions acheté quelques bricoles du genre cigarillos, pour les quitter en bons termes et les remercier d'avoir finalement montré qu'ils n'étaient pas les brutes épaisses sous les traits desquelles ils s'étaient révélés au départ. Ils racontaient des anecdotes et s'en amusaient avec nous. A la limite ils devenaient des copains plus âgés même s'ils reprenaient le ton du commandement chaque fois que nous nous retrouvions en situation d'exercice militaire. Ils avaient eux-mêmes des comptes à rendre à leur hiérarchie sur le comportement du peloton dont ils avaient la responsabilité.

Ils ont d'abord signalé (règlement-règlement) qu'ils ne pouvaient en principe pas recevoir de présents. Ils n'ont pas eu le coeur de nous faire l'affront de les refuser.

Ils nous ont expliqué qu'ils étaient au départ très méfiants à l'égard de notre groupe et qu'ils s'attendaient à de sérieuses difficultés. En effet, à la lecture de nos dossiers personnels, ils avaient constaté que, pour la plupart, nous avions fait des études universitaires ou  tout au moins des humanités supérieures et que nous avions tous exprimé le souhait de ne pas obtenir de grade alors que nous pouvions postuler comme candidats officiers (C.O.R.) ou sous-officiers (C.S.O.R.). Ils y voyaient une attitude hostile à l'armée. Il n'avaient pas entièrement tort de le penser, toutefois tous n'étaient pas anti-militaristes mais n'avaient pas envie de devoir effectuer de fréquents rappels comme les gradés de réserve devaient le faire.

Nous aurions préférés être exemptés de ce service militaire obligatoire mais puisqu'il fallait en passer par là, nous souhaitions que cela se passe dans les meilleures conditions possibles. Nous nous sommes d'ailleurs rendu compte que les obligations qui nous étaient imposées n'étaient souvent que de bonnes règles de vie en commun (propreté, ordre, respect d'horaires, hygiène de vie, respect de l'autre,...).

Ils se sont rendu compte, de leur côté, qu'ils s'étaient trompés sur nous, que nous n'affichions aucune hostilité et qu'au contraire ils avaient apprécié les efforts et le sérieux dont nous avions fait preuve.

Nous avons eu un échange très ouvert sur nos sentiments respectifs à l'égard de la chose militaire et je dois dire que je n'ai plus vu les choses de la même manière après cela. Je ne pense pas qu'on nous avait cassé la caboche comme mon père me l'avait promis. On nous avait placé dans un cadre de vie où les limites étaient bien précisées ainsi que le prix de leurs transgressions. Cela n'a pas détruit, mais plutôt favorisé, des rapports humains chaleureux qui se passaient entre nous dans la bonne humeur et la franche rigolade. Tout ceci pour ne parler que de la discipline.

Mon grand regret, c'est que cette instruction n'avait finalement comme objectif principal que de nous apprendre à tuer tout en essayant de rester en vie. Mon rêve était que tout ce temps et cette énergie soient consacrés à nous instruire sur les gestes qui sauvent les vies. Nous aurions pu alors terminer ce temps de service obligatoire avec des compétences pointues de secouristes, de pompiers, etc... C'est à un service civique que je rêvais, et pourquoi pas également  ouvert aux jeunes filles ? (pas nécessairement en chambrées mixtes !!).

Nous n'étions qu'à la fin de la partie instruction, il nous restait dix mois à tirer.

Les dix mois de service en Allemagne.

Aux environs de la fin janvier 1963, nous avons été dispersés dans nos unités opérationnelles. En ce qui me concerne c'était en Allemagne car j'avais opté pour douze mois de service dont dix en Allemagne de préférence à quinze mois en Belgique.

J'étais versé au 13ème WETSA (Wing d'Engins Téléguidés Sol-Air), 50ème escadrille de tir, basée à Düren. Le lien que j'ai ajouté en fin de page renvoie à un document de source autorisée qui explique en quoi consiste cette arme et l'historique de sa présence en Belgique, beaucoup mieux que je ne pourrais le faire.

La caserne du 13ème WETSA à Düren était la plus éloignée du centre de la ville, en avant d'elle, il y avait celle du 4ème régiment Cycliste (4 Cy) et, la plus proche de la ville, la magnifique caserne du 1er lancier.

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     Je dis magnifique par comparaison à la nôtre qui était constituée d'un alignement de baraques en bois. Les seuls pavillons en dur étaient les toilettes que je décrirai plus loin. Mon père qui avait passé cinq ans de captivité en Allemagne de 1940 à 1945 et qui m'avait rendu visite à la caserne avec ma mère à l'occasion des fastes régimentaires m'avait confié que c'était dans les mêmes baraquements qu'il avait été "logé".

Ces pavillons étaient dotés de fenêtres à double châssis et également d'une double porte d'entrée dont les deux éléments étaient séparés par un sas. C'est que Düren est située dans l'Eiffel et que la neige y est abondante et le froid vif. C'était le cas en cet hiver 62/63 qui fut sévère. Tout le long des corniches de nos baraques pendaient des stalactites de glace qui pouvaient parfois atteindre le sol et faire deux à trois centimètres de diamètre à la racine.

dur2     Mais je vous en prie, entrez donc. Les deux copains de la photo venaient de notre groupe de Saffraenberg. Notamment Dumont. Voyez leur tête, ils ne jouent pas la comédie, je vous l'assure.

     Nous retombions en effet bien bas après ce séjour à Saffraenberg où nous étions logés confortablement dans des locaux propres. Ici, le sol du dortoir était constitué d'un béton grossier, non poli, parsemé de trous, dans lequel la crasse s'incrustait sans qu'il soit possible de nettoyer à l'eau. Il aurait fallu un aspirateur professionnel comme les chauffagistes en utilisent pour l'entretien de nos chaudières actuelles. Le responsable de cette crasse, l'énorme foyer trônant au centre du local. Il était entièrement recouvert de carrelage réfractaire pour accumuler la chaleur. A son pied, une grande caisse en bois contenant des briquettes de lignites, le combustible dont il était très gourmand. Je ne sais pas si vous avez déjà eu l'occasion de manipuler cette matière. Elle vous transforme en charbonnier en moins de deux. Elle brûle fort et vite en produisant une poussière de la consistance de la farine, grasse, qui se colle partout.

Nous avons essayé de balayer pour assainir tant soit peu les lieux mais nous ne faisions que soulever cette poussière qui retombait ensuite. Nous avons renoncé. Il fallait en prendre son parti, s'adapter et veiller surtout à ne pas laisser traîner au sol un drap de lit ou n'importe quel linge d'ailleurs. Nous comprenions maintenant pourquoi les anciens que nous avions croisés en arrivant et dont nous assurions la relève nous avaient parus aussi sales.

Un autre réflexe de dégoût se produisit au réfectoire. Les tables étaient recouvertes de nappes de tissu à petits carreaux rouge et blanc, d'un assez joli effet, de loin. Mais quand je me suis approché de la table où j'allais prendre mon petit déjeuner j'en découvris toute la crasse accumulée au cours de je ne sais combien de repas. Les taches de confiture, de sauce, formaient un patchwork peu ragoûtant. Vive les tables recouvertes de formica que l'on peut très facilement rendre parfaitement propres après chaque repas au moyen d'une lavette.

Côté discipline, il s'est avéré qu'elle était pratiquement inexistante en comparaison avec celle de notre instruction.

Les plus anciens se sont bien moqués de nous quand ils nous ont vu saluer des sous-officiers. Ceux-ci n'avaient d'ailleurs pas l'air très content de devoir répondre. C'était en effet une obligation du gradé que de répondre au salut d'un subalterne. Je me demande s'ils ne s'imaginaient pas qu'on le faisait exprès pour les déranger. Il paraît qu'il ne fallait saluer militairement qu'à partir du grade de capitaine, coutume mais pas règle officielle, bien sûr. Sinon, l'usage était de dire bonjour, comme dans le civil. J'ai effectivement réalisé par la suite que le fait de travailler régulièrement côte à côte avec des sous-officiers et même des officiers, rendait ridicule le formalisme troupier qui paraît très naturel quand on voit les gradés du sein de son peloton. De plus, de par leur mission de formateurs, nos instructeurs de Saffraenberg devaient mettre une grosse couche de formalisme. C'était en quelque sorte la phase initiatique, la bleusaille, dont apparemment on nous faisait maintenant l'honneur de nous considérer comme affranchis. 

C'en était fini aussi des inspections systématiques de la chambrée. Nous ne possédions plus d'armes. Disparus aussi les appels de nuit au cours desquels des gradés parcouraient le dortoir, lampe de poche allumée à la main, vérifiant que chaque lit était bien occupé. Cela rendait impossibles ou très risquées les escapades nocturnes.

Dans ma baraque, il y avait des anciens de mon peloton de Saffraenberg mais aussi d'autres avec qui nous avons fait connaissance. Nous étions mélangés avec des Flamands. C'était une singularité car les unités sont ailleurs unilingues. Comme les rapports de travail se passaient de manière individuelle, cela n'a jamais posé de problèmes. J'imagine mal, par contre, de commander les évolutions d'un peloton constitué d'un mélange d'unilingues dans deux langues différentes. Il n'était déjà pas facile de comprendre les éructations des ordres dans sa propre langue.

On nous avait laissé nous installer à notre aise et nous ne savions pas encore à quel service nous allions être affectés. Nous avions déjà constaté une chose, c'est que nous n'avions plus de corvées à fournir. Elles étaient réservées aux U.D.A. (Unité de Défense des Aérodromes). Ils portaient au béret l'insigne de leur brevet comme c'était le cas pour les para-commandos. Ils étaient les combattants armés alors que nous étions les servants sur les matériels de tir des fusées Nike. Certains d'entre nous serviraient au launching, là où se trouvaient les rampes de lancement, commandé par le L.C.O. (Launching commander Officer); d'autres à l'I.F.C., soit le poste de commandement du tir, où s'effectuaient toutes les opérations relatives à la décision et à la guidance du tir sous le commandement du B.C.O. (Battery Commander  Officer). L'I.F.C. était distant de plusieurs kilomètres du launching. D'autres encore serviraient dans l'administration du commandement d'unité.

Les spéculations allaient bon train sur les choix de chacun et j'avais observé à ce moment la formation de différents petits clans que j'entendais chuchoter entre eux en évoquant le projet d'aller trouver des gradés pour tenter de se faire attribuer les services qu'ils convoitaient.

Quel changement ! Le groupe se disloquait et l'individualisme reprenait le dessus. Ma déception était grande. Je regrettais Saffraenberg et la vie dure, mais ordonnée et saine qu'on y menait dans la camaraderie. Avais-je bien fait de choisir la force aérienne?

J'en étais là de mes réflexions quand un sous-officier vint à la baraque pour signaler qu'un service de magasinier était à prendre et qu'il impliquait de loger au magasin. Dans un réflexe spontané, mon bras se leva. Ma déception, muée en amertume soudaine me poussait au repli sur moi-même.

J'étais le seul , ou en tous cas le plus prompt à se porter candidat et la cause était donc entendue. Je fus prié d'emporter mon matelas et tous mes effets personnels et militaires dans mon nouveau logement, ce à quoi m'aidèrent plusieurs compagnons de chambrée.

La journée, nous étions trois à nous occuper du magasin, un sergent, un caporal, tous deux de carrière et le milicien que j'étais. Le magasin contenait tout le petit matériel militaire : les vêtements et tous les équipements qui étaient fournis aux miliciens à leur entrée en service et qu'ils devaient restituer en partie à la fin de celui-ci. 

Le travail consistait à fournir les équipements aux nouveaux entrants, à reprendre ceux des sortants, à remplacer l'une ou l'autre pièce usée ou perdue. Il y avait un comptoir devant lequel se présentait le militaire pour y être servi. Le sergent s'occupait surtout de la paperasse, les inventaires, mouvements, etc... Il était le responsable. Le caporal et moi faisions le travail de comptoir.

En plus, j'étais évidemment chargé de la propreté du local. Mon lit se trouvait dans un coin. Le béton était en meilleur état que dans la baraque d'où je venais et le nettoyage était donc possible. Il y avait également un foyer à briquettes de lignite que j'étais chargé d'approvisionner, de nettoyer et de rallumer chaque matin avant l'arrivée des deux VC (volontaires de carrière). Pendant les grands froids, je ne respectais pas la consigne du couvre-feu et je chargeais à plein le poële afin qu'il me réchauffât toute la nuit.

Je possédais la clef du magasin que je devais fermer chaque fois que je m'absentais quand les V.C. n'étaient plus de service. Dans ces moments là, j'éprouvais la délicieuse sensation, toute nouvelle , d'être chez moi.

De leur côté, les deux V.C. semblaient apprécier les avantages d'avoir un "boy" à la maison. Non seulement je prestais les services de magasinier la journée, mais la "petite maison" était tenue en ordre et bien chaude déjà quand ils venaient prendre leur service le matin. Ceci était appréciable car cet hiver 62/63 était rude. Quand je vidais le poêle de ses cendres, tôt le matin, je les répandais sur la neige aux abords de la baraque. J'étais à peine sorti du lit et le froid mordant avait vite fait de me réveiller complètement. 

Je retrouvais les copains à la toilette commune qui s'effectuait dans un bâtiment de béton où de longues auges de pierre tenaient lieu d'éviers. Aux conduites d'eau qui les longeaient,  des robinets étaient raccordés, délimitant l'emplacement de chacun. L'eau était froide, il fallait se forcer pour s'en mouiller la peau (ce local n'était pas chauffé).   

Après ça, direction cantine pour y prendre le petit déjeuner. Chacun rejoignait ensuite le service auquel il était affecté.  

Ce quotidien routinier aurait pu se poursuivre ainsi jusqu'au terme des douze mois. Un jour, cependant, j'entends dire qu'on recrute des candidats opérateurs-radars parmi les miliciens pour servir à l'I.F.C. (le poste de commandement du tir des fusées Nike). La sélection des volontaires s'effectue, me dit-on, lors d'un petit examen oral. Je suis tenté par cette expérience et je décide de me présenter à la sélection. 

Cela se passait dans l'une des baraques du camp où étaient logés des bureaux administratifs. Je me suis retrouvé à attendre mon tour dans un couloir en me demandant sur quoi pouvait bien porter ce test. Je m'en suis informé auprès d'un copain qui en sortait. Il me répondit que les questions portaient principalement sur les mesures anglaises, la lecture des graduations sur un pied à coulisse et que la connaissance de l'anglais était indispensable. Cela peut paraître farfelu en ce qui concerne les deux premiers sujets, mais la suite m'apprit que non.

Je parlais relativement bien l'anglais qui fut mon choix de deuxième langue pour mes humanités. L'utilisation du pied à coulisse pour la mesure, entre autres, des diamètres de tuyaux, m'était familière du fait que j'avais suivi des cours du soir de dessin industriel en plus de mes cours du jour. Par contre, je n'aurais pas pu convertir des pieds, des pouces, des miles, ... au pied levé. Par chance, je disposais d'un petit agenda offert par une compagnie d'assurances qui contenait quelques pages de documentations diverses et, j'avais du bol, deux pages de conversion de mesures anglaises. Je mis à profit les quelques minutes d'attente qui me restaient pour en mémoriser le plus possible.   

 

Quelques jours plus tard, je fus avisé de ma mutation pour le site de tir comme opérateur radar et plus précisément  comme "computer operator" à l'IFC.

Je retransportai mon paquetage dans ma baraque du début où je repris la vie communautaire avec les camarades. Ce fut avec grand plaisir car les tensions dues à la mise en place et à la chasse aux postes les plus convoités était retombée.

Le site de tir où la 52ème escadrille était affectée était situé à Nideggen, au sud de Düren. L'IFC était posée sur un mamelon d'où l'on découvrait toute la campagne environnante. Sur le point le plus élevé du périmètre clôturé d'un haut treillis métallique, étaient installées les trois antennes radar.

 

La première, la TTR antenna, l'antenne du "Target Tracking Radar" , avait pour fonction de suivre la trajectoire de l'avion cible.

La MTR antenna, l'antenne du "Missile Tracking Radar", permettait de suivre la trajectoire du missile et de le guider à distance.

Ces deux antennes, installées sur des châssis mobiles sur roues, se présentaient sous l'aspect de grosses boules blanches.IFC4

La troisième, l'antenne du radar d'acquisition, avait un aspect qui m'était plus familier. C'était une masse métallique, une sorte d'aile posée sur un axe et tournant dans le plan horizontal. Elle permettait de repérer tout ce qui peuplait le ciel. Elle était également montée sur une espèce de plate-forme remorquable.

 

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Mon poste d'opérateur (computer operator) se situait dans la "Battery Control Van". Sur la photo, j'étais assis au poste de droite, à l'avant-plan. A ma gauche se trouvait le B.C.O., l'officier commandant la batterie, assis devant le petit scope visible sur la console, avec lequel je travaillais en proche équipier pendant la plus grande partie de la procédure de tir. A sa gauche, le "tracking radar operator". Derrière le B.C.O., à un poste non visible sur la photo, se tenait l'"early warning plotting board operator" qui recevait les données en provenance du Centre d'opération du Wing. A ma droite, non visible, était assis le "switch board operator" qui était en quelque sorte le téléphoniste. Nous étions donc cinq personnes confinées dans un espace exigu en surface et en volume. Cet espace était complètement occulté. Le seul éclairage était artificiel. La porte, métallique comme le reste, se refermait de l'ntérieur au moyen d'un volant, comme dans un sous-marin.

Dans la deuxième "roulotte" appelée "Radar Control Van", travaillaient également cinq opérateurs. Dans la dernière, celle qui est en fait le camion, appelée "Maintenance and Supply Van" se trouvait le matériel et les pièces nécessaires pour la maintenance des appareillages. En jargon, nous appelions "two-two-six" le technicien qui gérait cette Van et qui était toujours présent lors des opérations.

Les Van étaient alimentés en électricité soit par un transformateur qui mettait à la tension voulue le courant de la distribution, soit au moyen de gros générateurs sur roues. En fait nous utilisions uniquement l'alimentation par générateur. 

Plus bas dans le site, sur un chemin asphalté qui conduisait à la barrière d'entrée, se trouvait le "Ready Building". Dans ce bâtiment sans étage se trouvaient le corps de garde, la cafétaria, différents bureaux où se trouvaient l'officier, les sous-officiers quand ils n'étaient pas dans les Van. Les quelques soldats miliciens se trouvaient le plus souvent dans la pièce d'entrée faisant office de corps de garde, voire dans la cafétaria aux heures permises, voire occupés à l'une ou l'autre corvée sur le site quand ils n'étaient pas à leur poste dans les Van. En semaine, la garde était assurée par des R.P. (Police régimentaire), armés du G.P.

La batterie se trouvait dans l'un ou l'autre des statuts suivants, du point de vue opérationnel.

 

Soit "en 5 minutes", ce qui signifiait que nous devions être à mêmes d'effectuer un tir endéans les cinq minutes après que l'alerte ait été donnée. Pour satisfaire à ce statut, nous devions nous trouver à notre poste d'opération, tous les "checks" étant accomplis. Les "checks" étaient toutes les vérifications à effectuer sur le matériel avant un tir pour s'assurer que celui-ci était bien opérationnel.

Soit "en 15 minutes". Nous devions être au "Ready Building", prêts à foncer vers notre poste dès le déclenchement de l'alerte.

Soit "en 30 minutes". Nous pouvions être en train de dormir sur nos lits de camp, dans nos sacs de couchage, la nuit quand il arrivait de devoir monter cette garde-là.

 

Soit "en 2 heures". Au camp, à Düren, nous pouvions être rapidement amenés sur place.

 

Soit "en maintenance". Nous n'étions pas opérationnels.

 

Soit "Black". En panne et donc pas opérationnels non plus.

 

Je raconte de mémoire  et il est possible qu'il y ait quelques petits écarts avec la réalité.

Nous faisions partie de la ceinture opérationnelle de défense anti-aérienne de l'OTAN. C'était l'époque de la guerre froide et notre fonction de gardiens du ciel pouvait à tout moment nous placer en situation de tir réel, "Battle station", aurait-on dit dans ce cas. Pendant les exercices, le B.C.O. annonçait : "exercice, only for exercice". 

Ma journée s'organisait de la manière qui suit. Après la toilette et le petit-déjeuner, un car civil allemand nous prenait au corps de garde (côté 4 cy). Il embarquait au passage les V.C. qui logeaient en ville. Il nous emmenait à notre site de Nideggen situé à environ douze kilomètres. Il déposait au passage les opérateurs du "Launch" (lancement). Vers midi, le car nous descendait à Euskirchen où notre repas de midi nous était servi dans une cantine de l'armée de terre. Je ne me rappelle plus de l'unité mais il s'agissait d'une unité de chars lourds. Le bus nous remontait sur le site pour l'après-midi et le soir, nous ramenait au camp.

Le challenge était de former un "crew" (équipage) opérationnel constitué de soldats miliciens et de jeunes V.C. sortant de la formation de Bierset, et cela dans un délai d'environ quatre mois.

Mon instructeur était le sergent Marcel A. B... Il était chargé de me former au poste de "computer operator". En peu de temps, il fallait assimiler, mémoriser des procédures très précises à appliquer strictement. Le "drill" de tir m'était remis sur des pages dactylographiées en anglais comme un rôle à un comédien. Je n'entrerai pas dans le détail de ces procédures. D'une part, ce serait fastidieux et d'autre part, comme je n'ai plus le texte, mes souvenirs ne sont plus très détaillés.

Avant un tir, le computer (le centre de calcul des paramètres du tir), devait être checké (tchèqué, disions-nous). "To check", vérifier, contrôler. Tchèquer, voilà un verbe que j'entendais à longueur de journée dans tous les sens dérivés possibles. On n'allait plus voir si tout allait bien ici ou là, on allait tchèquer si tout était en ordre. On ne disait pas, je vais voir s'il reste à boire au frigo mais bien, je vais tchèquer s'ils nous en ont laissé. Par mimétisme, je me mis à parler comme les autres.

 

Ces checks étaient relativement nombreux et devaient être réalisés dans un minimum de temps. Le tir ne pouvait pas avoir lieu avant leur accomplissement. Des mesures devaient être lues sur des cylindres tournant comme on en voit sur les pieds à coulisses (d'où la signification des tests de sélection). Lorsqu'une mesure était "out of tolerance", il fallait prévenir sur le champ le "two-two-six" qui s'amenait dare-dare, tchèquait si j'avais bien lu, dévissait le châssis supportant l'ensemble du sous-système défaillant, le remplaçait illico par un autre et repartait vers son "van" aussi rapidement qu'il en était arrivé.

Quand tous les checks étaient accomplis et le matériel ainsi réputé en bon état de fonction optimale, je rejoignais mon siège à la droite du BCO, plaçais mon head-set (un micro-écouteur main libre) sur la tête et, après avoir poussé le commutateur dans la position qui me mettait en onde, je proclamais : "Computer ready for action". Ce à quoi, le BCO répondait : "Roger [redje], computer", ce qui signifiait qu'il avait bien reçu mon message. Chaque opérateur agissait de même sur son matériel. Les checks du computer étaient les plus longs. Les armoires métalliques qui en contenaient les éléments occupaient la plus grande partie du "van".

Pour me driller à toutes ces opérations, le sergent B... me couvait comme une mère poule, me faisant refaire les gestes avec précision, sans rien oublier. Il faisait preuve de beaucoup de patience et de sollicitude. J'ai répété ce scénario avec lui des dizaines et des dizaines de fois comme un comédien guidé par le metteur en scène. J'étais très appliqué, excité de pouvoir "jouer" sur ce matériel sophistiqué (pour l'époque!) et d'obtenir le feu vert pour pouvoir entrer en scène dans un exercice avec le crew, aux côtés du commandant de tir. 

Voilà comment je suis devenu opérateur radar dans cette unité de missiles sol-air. Certifié qualifié par mon moniteur, je participai désormais aux exercices journaliers avec le crew ainsi qu'aux gardes de week-end et aux simulations d'alertes.

Quelque temps plus tard, il fut question d'un exercice de tir réel aux Etats-Unis. Les volontaires de carrière étaient très excités en parlant de cela à la cafétaria du ready building. Ils avaient tous fait un stage de formation là-bas d'une durée de six mois pour certains.

Ceux qui nous étaient les plus proches parmi eux étaient les jeunes caporaux célibataires qui logeaient au camp avec nous. Ils ne tarissaient plus d'anecdotes sur la vie qu'ils avaient menée à Fort Bliss, le site de tir des missiles où les équipages de l'OTAN faisaient leur apprentissage.

Les anecdotes les plus pimentées étaient celles de leurs sorties à Juarez, une ville mexicaine sur la rive opposée du Rio Grande que l'on franchissait à El Paso par un pont à péage.

Le sergent B... m'apprit que j'étais sélectionné pour participer à ce voyage. Nous étions deux opérateurs-computer et, comme j'avais passé ma qualification le matin du même jour que l'autre avec la même appréciation, j'étais l'heureux élu.

Heureux, c'est peu de le dire. En 1963, les voyages lointains n'étaient pas banalisés comme aujourd'hui. Jusqu'alors, mon voyage le plus lointain m'avait emmené à Nottingham via la malle Ostende-Douvres dans le cadre d'un échange d'étudiants du secondaire organisé par "La jeunesse belge à l'étranger" avec pour objectif de perfectionner mon anglais.

J'étais donc fou de joie à l'idée de ce séjour aux USA avec mon baptême de l'air en prime. Je n'osais même pas y croire sans craindre qu'un évènement ou l'autre vint à compromettre ce rêve.

Il se matérialisa un peu plus quand je fus convoqué dans le bureau de l'officier BCO pour signer mon engagement pour trois semaines.

Il faut savoir qu'en tant que milicien, je ne pouvais pas être envoyé à l'étranger, sauf en Allemagne. L'armée contournait la difficulté en m'engageant comme volontaire pour la durée du séjour avec la solde d'un caporal. Sur place, nous devions payer notre nourriture et autres frais comme des volontaires. L'officier me fit observer que je n'étais pas obligé de signer cet engagement. Mais c'est à deux mains que j'ai signé, sans la moindre hésitation. Un voyage pour la lune aujourd'hui ne m'exciterait pas plus.

A ma permission suivante en Belgique, une semaine tous les deux mois, je devais ramener des vêtements civils car aux USA, on ne pouvait franchir la frontière mexicaine qu'en habits civils. Le port de cet habit nous serait également permis en dehors des heures de service dans le camp où nous logerions.

Ces vêtements, avant le départ, allaient également me servir pour des escapades nocturnes avec les copains à Aix-la-Chapelle ou Cologne sans risque de se faire pincer par les M.P. (policiers militaires) qui ne contrôlaient pas les civils.

Avant le grand départ, le crew devait encore passer une certification auprès des contrôleurs de l'OTAN. Cela consistait en un tir simulé avec pratiquement un contrôleur derrière chaque opérateur. Ces contrôleurs étaient des militaires américains en uniforme. J'en ai eu un sur les talons pendant tout l'exercice. C'était assez stressant. Tout se passa bien pour tout le monde et notre crew était donc certifié compétent pour le tir réel à Fort Bliss.  

Quinze jours en mission d'entraînement aux Etats-Unis.

     C'était maintenant officiel, je tenais la copie que mon officier commandant m'avait remise d'une note du 18 octobre 1963 adressée par les Autorités militaires américaines à l'officier commandant le 9ème WETSA à Bierset, reprenant la liste des 85 personnes qui participeraient à l'entraînement annuel Nike à Fort Bliss, Texas.

     Je faisais bien partie de cette équipe avec mes amis soldats miliciens : Jean M. C..., Francis L. A... et Jean Marie D... ainsi que les deux amis caporaux volontaires Jean-Marie A. J... et Fernand V. J...

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     Voici les photocopies du ticket d'avion qui me fut remis au moment du départ.

 

 

Vol en DC6     Nous avons embarqué dans un car militaire sur la Place de Düren le 23 octobre 1963 dans la matinée. Il nous a conduit à l'aéroport militaire belge de Melsbroek (près de Bruxelles).

     Le DC6 KY4 qui allait nous emmener aux Etats-Unis a décollé à 15h45. C'était un quadrimoteur à hélice. Pour transporter l'ensemble de l'équipe, deux avions de ce type étaient nécessaires. Il s'agissait d'avions de la force aérienne belge avec équipage militaire. Les stewarts qui assuraient le service passagers étaient également des militaires.

     C'était mon baptême de l'air. Une fois passée l'appréhension du décollage, je me suis laissé aller à l'excitation du vol. J'avais la chance de me trouver sur un siège de hublot et, j'ai passé le plus clair de mon temps à regarder à l'extérieur les nuages, le sol, l'aile juste à l'arrière de laquelle je me situais.

     J'étais très impressionné par les moteurs et surtout, la nuit, par le rougeoiement intense que l'on voyait par les collerettes ouvertes, derrière l'hélice. J'observais avec curiosité les mouvements des pièces mobiles logées dans les ailes qui servaient à commander les différentes attitudes de l'avion, virage, freinage, sustentation à basse vitesse lors des atterrissages au moyen des volets largement sortis et courbés vers le bas qui augmentaient ainsi la surface des ailes et donc la portance.

     J'aimais le vrombissement fort et régulier de ces moteurs, il avait quelque chose de rassurant, comme un coeur qui bat et de qui la vie dépend.

     Je n'ai plus de souvenir précis de la nourriture mais en tous cas pas de mauvais . Je suppose donc qu'elle était correcte. Je me rappelle quand même que les sauces, y compris la moutarde avaient le goût sucré. Sauces à l'américaine pour papilles aimant le "sweet". C'était surprenant mais pas mauvais du tout.

     J'ai pris quelques notes, ce qui me permet d'être plus précis pour la première partie du voyage. 

     Nous nous sommes posés à 21h10 (23h10 belge) pour une première escale technique aux Açores, dans l'île de Terceira, base de Lagès. Pas le temps de prendre des photos. J'aurai l'occasion d'en prendre au retour, par suite d'un problème technique important survenu à l'avion.

     Décollage à 23h20 ( le 24 à 01h20 belge) pour une deuxième escale à Terre-Neuve, base de Harmont, où nous arrivons à 04h50 (08h50 belge).

     Nous repartons à 06h40 (10h40 belge) pour arriver à la base de Mc Guire (à 130 km de New-York) à 9h40 (14h40 belge). Là, repos obligatoire de 24 heures pour l'équipage. Nous sommes logés dans un bâtiment de l'armée américaine.

     Un voyage en car est organisé pour une visite de New-York. Des officiers nous offrent, à nous les 4 soldats miliciens, de nous accompagner pendant cette excursion et de prendre les frais à leur compte.

     Nous avons commencé par le tour de Manhattan en bateau. Statue de la LibertéManhattanLes impressions ressenties il y a 44 ans se sont fortement estompées, mais quand même, je me souviens que j'étais sur un petit nuage, entre rêve et réalité, incrédule de me trouver là. Il faut se replacer dans le contexte de l'époque où l'on ne voyageait pas très loin pour les vacances. Je tombais dans un autre monde avec des yeux tous neufs, que la profusion d'images, d'infos en direct, de voyages lointains banalisés, n'avaient pas encore défrichés.

     Les photos ont été prises avec un Kodak six-20 'Brownie' E. C'était la "boîte" Kodak d'usage courant à l'époque. Je l'ai conservée, en voici la photo. Six-20 BROWNIE de Kodak

     Après avoir déjeuné dans un self-service, nous nous sommes promenés dans les rues de Manhattan. Je me rappelle la sensation d'enfermement ressentie lorsque je regardais verticalement vers le ciel.

     Nous sommes allés dans un Music-Hall. J'ai tout oublié du spectacle, sauf la simulation d'un incendie du rideau de scène obtenue par des effets lumineux d'un réalisme sidérant.

     Il faisait nuit quand j'ai vu Manhattan depuis le  sommet de l'Empire State Building, le plus haut à l'époque. Nous nous trouvions sur une coursive, en plein air, qui en faisait le tour au pied de l' antenne terminale, comme sur le mât de vigie d'un vaisseau glissant sur un océan de lumières de toutes les couleurs dont les vagues déferlaient sur les masses sombres des buildings émergeant comme des écueils.

           

                    VOIR : LES AILES BELGES

  

A suivre...

                  

19:34 Écrit par Guibert dans Souvenirs | Lien permanent | Commentaires (23) |  Facebook |